Lorsque je donne des formations, ainsi que dans ma pratique pour la fondation As’trame, le thème de l'invisibilité des enfants revient de manière régulière. En effet, familles et professionnel·es constatent que, trop souvent encore, lorsqu’un parent est en vulnérabilité psychique, la présence des enfants passe inaperçue. Que le parent soit hospitalisé ou simplement suivi dans un cadre ambulatoire, qu’il y ait un diagnostic ou non, se préoccuper et/ou simplement s’adresser aux enfants ne va pas toujours de soi. Dans un certain nombre de cas, l’enfant reste ou se sent invisible aux yeux des adultes.
Ceci nous invite à questionner ce qui conduit à l’invisibilité et au silence, ce qui s’impose au(x) parent(s), ce qui s’impose à l'enfant, mais aussi ce qui s’impose au professionnel·le. Peut-être cette invisibilité est-elle à mettre en corrélation avec celui du dialogue et de la question des freins et des forces qui le rendent possible ou non.
Dans ma pratique, ce dialogue est souvent la première question que je me pose. Quel dialogue le parent entretient-il avec sa vulnérabilité ? Est-elle devenue son unique identité -et son histoire dominante comme l’interroge les praticiens narratifs - ou laisse-t-elle place à des moments où il peut être le parent qu’il souhaite ? Quelle(s) histoire(s) alternative(s) sont possibles dans le récit de sa parentalité sans être réduit à la vulnérabilité, mais sans pour autant la nier. Et comment ces récits peuvent s’inviter dans le dialogue entre ce parent et les autres membres de la famille ?
Se rendre invisible pour ne pas prendre le risque de s’effondrer
Pour les parents concernés par une fragilité psychique, la question de leur identité est trop souvent reliée aux mécanismes de la stigmatisation qui tendent à réduire le parent en vulnérabilité à son trouble. Quand l’individu adhère aux stigmates que la société porte sur les troubles psy, ne devient-il pas difficile de rendre visible son enfant, car c’est alors se rendre visible en tant que parent potentiellement « faillible » ? La honte et la culpabilité vont faire que soit nous allons nous rendre invisibles et peut-être vouloir faire oublier que l’on existe, soit être dans une révolte face au discours dominant. Dans tous les cas, il y a le risque de se sentir victime d’une forme de désignation ou de stigmatisation.
La vulnérabilité psychique emporte avec elle tout un lot de présupposés qui ne tiennent que peu compte du continuum de la santé mentale et des réalités singulières de ses effets et de ses possibles. Le regard social sur les troubles psychiques porte avec lui tout un tas d'idées préconçues et, bien que le mouvement sociétal de déstigmatisation semble prendre plus d'ampleur par le témoignage médiatique de célébrités notamment, peut-on en tant que parent s'identifier à ces célébrités pour porter un regard plus nuancé sur soi-même, sa vulnérabilité et/ou ses troubles psychiques ? L'expérience de terrain à laquelle je suis exposé ne semble pas confirmer un effet flagrant – ou est-il encore bien trop insuffisant- de ce mouvement de déstigmatisation.
Pour un parent, venir parler de sa vulnérabilité, c’est parfois comme s’il s’agissait de se reconnaître comme mauvais parent. Dans la pratique, il me semble important de se souvenir qu’être un parent suffisamment bon n’est pas une question qui se résume en noir ou blanc, être bon ou mauvais parent. La diversité des responsabilités et rôles de l’exercice parentalpermet de l’exercer sur différents niveaux et y trouver des réussites et sources de satisfaction. Comme l’écrit Marc Boily, ce n’est pas parce que le trouble psychique altère momentanément la capacité parentale que cela en fait des parents incompétents.
Se rendre invisible pour ne pas rajouter des problèmes à son parent
Il en est de même pour ce qui concerne la réalité de l’enfant avec un parent porteur d’un trouble psychique. Sa réalité n’est pas faite de noir et de blanc, mais sera nuancée en fonction des moments, de la place que prend la vulnérabilité dans sa famille, de ses soutiens, et des mots qui peuvent être mis ou non. Demander à l’enfant de parler de ce qu’il vit, c’est un peu lui demander d’y voir clair dans une situation où il n’a peut-être toujours connu que cela. Un enfant ne peut-il pas voir le monde essentiellement à travers le prisme quotidien de la fragilité de son parent, sans pour autant que cela ne l'empêche de parfois ressentir, observer, entendre que sa réalité familiale est différente de celle de ses camarades de classe dont les parents ne sont pas fragiles psychiquement ?
De plus, de notre place de professionnel, demander à l’enfant de nous parler, c’est un peu lui demander de nous faire confiance tout autant qu’à son parent, alors que, parfois il ne sait rien de nos intentions, des conséquences possibles de sa parole pour lui et pour sa famille. Parfois, le risque est peut-être de lui demander quelque chose qui lui est impossible, comme lorsqu’il entend « ce n’est pas à toi de faire ça, tu n’es qu’un enfant ».
Là encore, se rendre invisible peut être la meilleure stratégie que l’enfant pense avoir trouvée afin de ne pas prendre le risque, selon lui, que sa situation ne devienne pire pour lui ou pour son parent (séparation, placement), et afin de respecter la loyauté bien naturelle qu’il a à l’égard de son parent.
Du courage de sortir de l’invisibilité au soutien des professionnel·les
Peut-être que lever le voile de l’invisibilité passe alors par un dialogue qui met au cœur l’enfant et son parent; un dialogue dans lequel il est possible de parler ensemble de ce qui est difficile, de ce qui fait parfois souffrir, peu importe comment ça s’appelle, sans jugement, sans attentes insurmontables, en respectant le rythme de chacun et en favorisant la confiance à tous les niveaux : la confiance du parent envers son enfant dans tout ce qu’il peut comprendre, entendre et mettre en œuvre de sa place d’enfant; la confiance de l’enfant envers son parent dans sa capacité à mieux exprimer ce qu’il se passe pour lui, mais aussi accueillir ses émotions d’enfant, reconnaître ce qu’il parvient à faire… et ainsi parler de ce qui est important pour chacun.
Pouvoir se parler ainsi offre l’occasion à chacun de se dire comment il se représente cette vulnérabilité qui vient parfois s’interposer au milieu de la relation entre chaque membre de la famille. C’est peut-être une occasion de se souder les uns aux autres afin de traverser les tempêtes de la vulnérabilité, ou de s’autoriser à se retirer quand la limite de ce qui est surmontable ensemble est atteinte, sans pour autant rompre le lien, la confiance et la filiation.
Bien sûr, lever ce voile de l’invisibilité demande du courage de la part du parent et de l’enfant, car l’imprévisibilité reste dans ces situations.
Je me demande souvent comment je peux, de ma place de professionnel, les rejoindre et les soutenir dans ce courage pour rendre possible ce dialogue ?
De manière générale, il me semble que certaines questions sont importantes. L’intervenant·e peut-il oser mettre des mots là où peur et doute ont envahi l’espace des émotions et de la pensée, là où les questions sur les éventuels risques réels ou supposés de générer encore plus de souffrance pour son enfant (inquiétude, peur, colère …) sont plus nombreuses que les réponses, là où le récit ne paraît au mieux pas faire sens, au pire peut blesser. Peut-il permettre les mots qui redonnent à l’histoire une dignité en révélant ce qu’il y a au-delà de la vulnérabilité, les petites réussites du quotidien, les intentions positives qui se dissimulent dans ces petits actes, les valeurs qui sous-tendent les mots et les silences, ainsi que les gestes, mais qui parfois se perdent dans la peur de l’autre ou la peur pour l’autre ?
La conjonction de ces différentes forces, si elle est parfois amplificatrice de l’invisibilité, peut être également, il me semble, le point d’articulation d’un accompagnement faisant une place pour chacun, enfant et parent.
Michel Grataloup, Intervenant As’trame Vaud/Thérapeute de famille, vacataire UFC