Votre trajectoire professionnelle vous a régulièrement conduite à soutenir des préoccupations, des initiatives ou des outils liés à la santé mentale. Au regard de cette expérience, quelle compréhension personnelle retenez-vous aujourd'hui de ce concept ?
Ma définition de la santé mentale reste très fortement imprégnée par la manière dont je l’ai vécue et pratiquée dans mon parcours professionnel. C’est d’abord un paramètre important, voire central, de la santé de manière générale et pour tout le monde. On devrait prendre soin de sa santé mentale, un peu comme on prend soin de sa santé physique.
C’est ensuite pouvoir traverser les aléas, les étapes de vie qui sont susceptibles de nous fragiliser, comme quelque chose d’à la fois normal, mais susceptible de nous amener à progresser, à nous renforcer. Et d’oser demander de l’aide lorsque les difficultés sont trop lourdes à porter.
J’ai le sentiment qu'on a collectivement évolué vers une plus grande prise de conscience que la santé mentale est un enjeu important, que c'est un vrai paramètre de notre santé en général.
Mais il ne faut pas oublier que, il y a une ou deux décennies, c'était encore un thème très, très tabou et très associé à des représentations de certaines maladies psychiques. Il faut saluer cette évolution, mais ça ne veut pas dire qu’il n’y a plus de défi à relever dans ce domaine ! Les représentations négatives autour des maladies psychiques restent quand même très fortes.
Par exemple, on parle beaucoup aujourd'hui de la santé mentale des jeunes et je dirais beaucoup plus depuis ce qu'on a pu observer pendant la période Covid et après-Covid. Ce souci est porté par de nombreux partenaires, aussi par les employeurs. Toutefois, comment faire la part de ce qui peut relever de difficulté particulière liée à un problème de santé mentale, à des difficultés éducatives, de comportement ou d’autres enjeux sociaux ? On ne peut simplifier une telle question complexe qui nous demande de poursuivre notre travail de compréhension pour préparer nos actions.
Nous vivons dans un monde instable et les nouvelles inquiétantes se succèdent dans nos médias et dans les réseaux sociaux. Une certaine anxiété est-elle en train de s’installer autour de nous, jusqu’à l’échelle de notre vie quotidienne ? Si cette dynamique vous semble perceptible, affecte-t-elle notre santé mentale ?
Oui, je pense qu'on observe, dans différents domaines, une augmentation du stress chronique vécu par la population. Je parlais des jeunes tout à l'heure : je dirais qu’ils réagissent aux crises géopolitiques, aux guerres, mais aussi à tout l'enjeu climatique dont les jeunes adultes ont une conscience aigüe. Mais on sent aussi ce climat anxiogène dans de nombreux autres contextes, dans le monde du travail, par exemple, qui doit absorber toutes ces incertitudes, mais aussi pas mal de pressions. Ainsi, les craintes pour les travailleurs et les travailleuses de ne pas tenir le coup ou de perdre leur emploi génèrent des formes de stress chroniques qui affectent la santé mentale.
L’impact de ces situations est mesurable en termes d’arrêts de travail, mais aussi de mobilisation des ressources de l’AI. Ainsi, les dernières révisions de l'assurance invalidité (AI) ciblaient déjà, justement, l'intervention précoce (depuis l’âge de 13 ans parfois), la plus rapide possible auprès des jeunes, parce que c'est chez de très jeunes adultes qu'on observait la plus forte augmentation des rentes et souvent pour des questions de santé psychique.
Ici aussi, l’importance de la santé mentale est manifeste, même si cela soulève des questions difficiles à aborder : on comprend que s’il y a des problématiques ou des soucis, il faut pouvoir intervenir rapidement, et une détection précoce est nécessaire ; mais on peut percevoir le terme, « invalidité », comme très stigmatisant pour les familles et les adolescentes et adolescents qui sont concernés, quand bien même les Offices AI ont développé de nombreux outils pour accompagner ces jeunes de manière absolument inclusive. Une telle tension ne relève pas seulement de la subjectivité de chacun-e, mais bien d’une compréhension commune à construire pour rendre profitable l’intervention envisagée. S’appuyer sur la prise en compte de la santé mentale est donc indispensable, mais ne simplifie pas forcément les difficultés auxquelles nous devons apporter des réponses !
Bien que la santé mentale ne soit pas directement dans vos attributions, votre département traite de politique familiale, d’emploi, de migration comme d’enjeux de cohésion multiculturelle et sociale, mais aussi d’accompagnement et d’hébergement d’adultes en difficulté, notamment. Est-il possible d'intégrer cet enjeu dans des domaines aussi variés et, si oui, jusqu'où ?
Au sein de mon département, la santé mentale est indéniablement en filigrane, voire même au cœur de plusieurs politiques et de thématiques qui ont des liens entre elles. Par exemple, le fait d'être victime de violence domestique ne signifie pas forcément avoir un problème de santé mentale, mais évidemment que ça fragilise. Inversement, une personne qui vit un moment plus fragile sur le plan de sa santé mentale et qui se trouve aussi dans une situation de violence domestique va probablement rencontrer plus de difficultés pour obtenir de l’aide.
Il en va de même, si on évoque des personnes issues de la migration, cette réalité constituant aussi une fragilité probable. De manière générale, la question de la santé mentale est ainsi évidemment un enjeu fréquent pour des personnes qui ont des parcours marqués par des traumatismes.
Mais on retrouve ce fil rouge dans une expérience partagée par une très grande partie de la population : celle de l’emploi. Parler et identifier les risques psychosociaux au travail nous ramène aux enjeux de santé mentale, qui sont donc une sorte de constante qui traverse tous les domaines.
Et donc comment prendre en compte cet écheveau de liens et de causalités ?
L’action publique concernant cette thématique s’appuie notamment sur la stratégie cantonale en matière de développement durable. Celui-ci est bien trop souvent appréhendé uniquement sous l’angle des enjeux du climat et des questions environnementales. Mais il est utile de rappeler qu’il repose sur trois piliers (environnement, économie, social) et qu’il est défini comme «(…) un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la possibilité, pour les générations à venir, de pouvoir répondre à leurs propres besoins» . C’est donc un concept bien plus vaste, essentiel également dans les domaines du social et de la santé. La cohésion sociale et la santé font partie des huit champs d’action de la stratégie de développement durable du canton. Notons que nous ne sommes pas partis de rien, puisque celle-ci repose sur les fondamentaux de l’ONU en la matière.
Concrètement, beaucoup de politiques publiques qu’on mène à l’échelon cantonal sont susceptibles de contribuer -ou pas- au développement durable. Cela implique pour le Conseil d’État, lorsqu’il soumet un rapport au Grand Conseil proposant des mesures dans une politique publique X ou Y, de procéder à une analyse de l’impact de son projet et d’identifier les domaines d’intervention concernés qui touchent au développement durable. Dans une telle logique, on va, par exemple, s’intéresser à l’inclusion des personnes qui vivent avec un handicap : au sein d’une thématique centrale qui peut être toute autre. Dans cet exemple, le thème « handicap » doit donc faire l’objet d’un chapitre ad hoc dans le rapport qui traite, sur le fond, une toute autre question. Dès lors et dans le même esprit, l’enjeu de la santé, et de la santé mentale en particulier, va trouver un support explicite pour être nommé, analysé et pris en compte.
Les professionnel-le-s des différents cantons qui viennent en formation continue à la HETSL observent et regrettent souvent un travail en « silos », par logiques professionnelles, qui peut nuire tant aux usagers qu’aux intervenants. Cette question du cloisonnement peut-elle être, de votre point de vue, traitée ou au moins améliorée à l’échelon d’un Département, voire au niveau du Conseil d’État ?
Le décloisonnement de l'action institutionnelle, ça reste tout de même un vrai défi ! Dans tout mon parcours professionnel, notamment dans les vingt et quelques années où j'ai travaillé dans le domaine de la santé mentale, j’ai pu mesurer les difficultés d’amener les professionnel-le-s de la santé et du social à se parler et à conjuguer la dimension complémentaire de leur champ d’action.
Cette difficulté connue traduit certes des questions de statuts, de reconnaissance des compétences de l’autre. Mais cela tient aussi aux pressions que vivent certaines professions. Les attentes collectives qui concernent les responsabilités professionnelles, qui sont souvent de l'ordre du « risque zéro », sont formulées d’une manière beaucoup plus importante à l'égard du monde médical que du monde des institutions sociales, par exemple. Cette asymétrie ne doit pas nous faire oublier, non plus, l’importance majeure d’une place faite aux patient-e-s, qui doivent pouvoir faire valoir leur expertise, leur autodétermination de choix, etc. J’y tiens évidemment beaucoup. Le décloisonnement des champs professionnels est donc une perspective très importante, mais qui vient buter sur des réalités qu’il faut aussi reconnaître.
Ces cloisonnements naissent aussi de l’histoire de l’administration. Par exemple, à Neuchâtel, santé et social ne sont pas dans le même département, ce qui était aussi un choix, il y a un certain nombre d'années. Cela n’empêche en rien, pourtant, de développer des volontés politiques conjointes fortes.
Dans le fond, il y a l'État et l'administration qui donnent le cadre de la politique publique. Mais ensuite, il faut se rappeler que la mise en œuvre implique des entités autonomes : dans le domaine de la santé, principalement des établissements de droit public et dans le domaine des institutions sociales, des fondations privées. Cette diversité des acteurs crée beaucoup d’interfaces, de possibles filtres successifs.
Face à cette réalité, nous avons développé un outil dont j’aimerais souligner l’importance : c’est celui des commissions consultatives. Outils d’un décloisonnement souhaité, ces entités contribuent à créer une synergie concrète entre les différents acteurs concernés par un même champ d’intervention au-delà de leurs identités professionnelles, de leurs compétences techniques, etc. Ces nombreuses commissions, à l’échelon de l’ensemble du Conseil d’État, n’ont pas de pouvoir décisionnel, mais sont des lieux extrêmement précieux d’une élaboration collective.
Par exemple la Commission cantonale des addictions (CCA) œuvre au sein de mon Département et constitue une plate-forme d’échanges avec des professionnel-le-s de la médecine et de la psychiatrie, de la police, de l’hébergement institutionnel des adultes, de l’office de la prévention et de la promotion de la santé, et la liste n’est pas exhaustive. Chaque chef-fe de département peut ainsi compter sur des commissions dont la dimension transversale est un des atouts. De mon côté, j’ai, outre l’enjeu de l’addiction que je viens d’aborder, des commissions consultatives dans les domaines de l’égalité entre hommes et femmes, de l'inclusion des personnes qui vivent avec un handicap. Je dispose aussi d’un conseil de l'emploi ou encore d’une commission cantonale de l’action sociale. En d’autres termes et même si l’on doit s’assurer de ne pas multiplier inutilement ces instances, je pense que ce sont clairement des outils pour favoriser le décloisonnement des pratiques.
Le concept de « santé mentale » implique une participation effective des usagers à leur propre parcours. Comment favoriser de tels espaces de parole et/ou de détermination ?
Le mot « participation » me semble un mot-clé à ce propos. Je suis évidemment très fortement imprégnée, de par mon parcours professionnel antérieur, de l’importance d'inclure les personnes concernées dans la définition du projet thérapeutique ou social qui les concerne. L’expertise de la personne concernée concernant sa propre situation a toujours tout son sens. Élue au Conseil d’État, je me suis d’emblée posé la question de la place qui pouvait être prise par les usagers-ères dans les politiques publiques de mon département.
Pour répondre à cet enjeu, nous avons initié, au début de la précédente législature, ce qu'on a appelé des Assises de la cohésion sociale, avec pour objectif d'inclure l’expertise de personnes concernées dans les réflexions qui viennent appuyer ensuite les décisions de l'autorité. Nous avons ainsi initié un processus, soutenu par un accompagnement du projet par l'université de Neuchâtel, qui a consisté en différentes étapes sur plus d’une année, incluant différents modes de participation pour assurer la l’implication, pas seulement des professionnel-le-s, mais aussi de personnes concernées par ces questions. Il s’agissait donc de prendre en compte toutes les expertises, pas seulement celles de chaque professionnel-le, mais aussi celles des personnes concernées.
Un autre exemple de la participation est né dans le domaine du handicap, avec l’adoption, à la fin de l’année 2021, de la loi sur l’inclusion et l’accompagnement des personnes vivant avec un handicap (LIncA) qui a débouché notamment sur la création d’une commission consultative de l'inclusion et de l'accompagnement, composée presque moitié-moitié de spécialistes du handicap, des addictions, etc., et d’autant de « représentant-e-s », c’est-à-dire de personnes vivant avec un handicap qui sont actives dans une association (ou pas d’ailleurs).
De la même manière, dans le cadre du plan de lutte contre le surendettement 2025-2028, on a renforcé la plate-forme cantonale dédiée, qui est composée de nombreux acteurs qui ont de sérieuses expertises, par la participation d’une personne dotée d’une expérience personnelle dans ce domaine.
Pour l'autorité politique, c’est essentiel d’appréhender au mieux le travail des professionnel-le-s, leur expertise est indéniable, mais aussi les savoirs des personnes concernées, pour prendre des orientations les plus pertinentes possibles. Pour ce faire, il faut évidemment dépasser certaines craintes. On peut expérimenter parfois de mauvaises expériences avec des personnes concernées, évidemment. Mais sur le fond, on n’est pas à l’abri non plus d’expériences parfois compliquées avec des expert-e-s professionnel-le-s ! Chacun-e peut parfois être celle ou celui qui n’apporte pas la contribution idéale espérée.
Quels espoirs portez-vous, à moyen terme, d’une évolution de nos pratiques, de responsabilités respectives, en matière de santé mentale, en tant que personnes concernées comme en tant professionnel·les ?
Ne pas se résigner, être toujours là pour promouvoir des actions, des projets, des engagements qui vont dans la perspective de contribuer à bien vivre ensemble. C’est à la fois une ligne politique et un vrai espoir de nous permettre de construire et de vivre dans une société où tout le monde a sa place. Et une chose me paraît importante : même si je suis évidemment une très grande défenseuse de l'État, du rôle de l'État, l'État tout seul ne peut pas tout ! Je suis très éloignée de l’idée que l'État doit piloter tous les sujets et puis donner de bonnes consignes que tout le monde va ensuite appliquer… La concertation entre les administrations publiques, le monde associatif, les institutions est essentielle.
Valoriser nos différences, miser sur nos complémentarités, tirer profit de nos divergences et placer au centre de nos préoccupations les individus confrontés à des défis sociaux : je pense que c’est un programme ambitieux qui bénéficie de l'implication quotidienne de multiples professionnel-le-s et que de plus en plus de personnes concernées soutiennent.