Placement d’urgence : « La participation de l’enfant ne se limite pas à sa parole »


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Une étude menée par Anne-Françoise Pont Chamot (HETSL) s’est penchée sur le travail de l'équipe éducative du foyer de Cour pour faire comprendre comment la participation de l’enfant est prise en compte.

Dans les foyers d’urgence, la participation de l’enfant ne passe pas uniquement par ce qu’il ou elle exprime verbalement. C’est l’un des enseignements d’une recherche, financée par la HES-SO et coordonnée par Anne-Françoise Pont Chamot, professeure associée la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL).

Durant plusieurs mois, l’équipe de recherche a suivi le quotidien d’une équipe éducative d’un foyer de placement d’urgence lausannois. Le but ? Comprendre comment se concrétise, dans la pratique, la prescription légale - dans le sens de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant - visant à garantir à l’enfant le droit d’être entendu et de participer aux décisions qui le concernent, selon son âge et sa maturité. Moments de la vie quotidienne (jeux, repas…), réunions collectives ou interactions informelles : autant de situations observées et analysées pour saisir les multiples formes que peut prendre cette participation dans ce contexte de placement traversé par de forts enjeux de protection. Le matériel récolté (observations, audios, films) a ensuite été discuté avec les éducateur·trices, afin de mieux comprendre comment ils et elles s’y prennent concrètement pour percevoir, soutenir, suivre et parfois réorienter une participation de l’enfant qui réponde à son intérêt supérieur.

« On associe souvent la participation de l’enfant à sa parole directe. Or, celle-ci ne suffit pas à elle seule », souligne Daniel Gröbli, directeur de la Fondation de la Rambarde, qui regroupe plusieurs foyers d’accueil, dont celui de Cour où s’est déroulée l’étude.

Une participation qui dépasse la parole

Les résultats mettent en évidence une réalité plus nuancée. Si certains enfants expriment clairement leur point de vue, d’autres restent silencieux, hésitent ou modulent leur discours en fonction du contexte. « Leur parole peut en effet être influencée par les risques qu’ils perçoivent à s’exprimer dans un contexte de placement qui bouleverse leur quotidien, ainsi que leurs liens d’attachement et leurs loyautés. Une parole formulée à un moment donné peut évoluer. Et le refus de parler, lorsque l’enjeu est trop important, constitue aussi une forme de participation », précise Anne-Françoise Pont Chamot.

Dans ce contexte, les professionnel·les sont amené·es à prêter attention à une pluralité de signes présents dans la vie quotidienne : attitudes, comportements, interactions avec les autres enfants ou avec les adultes. La prise en considération de la participation de l’enfant se construit ainsi dans une attention fine et continue à ses expressions, bien au-delà de ce qu’il pourrait dire à un moment donné dans un lieu formalisé.

«  Au foyer de Cour, il y a huit places. C’est la DGEJ qui décide qui vient ici. On a plusieurs tranches d’âges qui coexistent : des jeunes enfants, parfois encore en couches, des enfants plus âgé·es, des adolescent·es, des victimes d’abus, des témoins de violence, mais aussi de potentiels auteur·es. » – Daniel Gröbli

Un travail d’une grande finesse dans un contexte instable

Cette attention s’inscrit dans un environnement particulièrement contraint et mouvant. Dans les foyers d’urgence, les enfants ne séjournent généralement que quelques semaines, dans un cadre marqué par des arrivées et des départs fréquents.

« Au foyer de Cour, il y a huit places. C’est la DGEJ qui décide qui vient ici. On a plusieurs tranches d’âges qui coexistent : des jeunes enfants, parfois encore en couches, des enfants plus âgé·es, des adolescent·es, des victimes d’abus, des témoins de violence, mais aussi de potentiels auteur·es. Nous sommes très loin des logiques des foyers à moyen ou long terme, où l’on tisse une relation durable avec chaque enfant. Le groupe change de semaine en semaine au rythme des arrivées et des départs », décrit Daniel Gröbli.

Dans ce contexte, poursuit-il, « une attention sensible et permanente des éducateur·rices est essentielle. Bien plus que de se limiter à la parole de l’enfant au moment de son entretien d’arrivée, d’autant que celui-ci reste souvent silencieux à ce stade ».

L’équipe de recherche décrit ainsi un véritable « travail de dentelle », qui consiste à créer les conditions permettant à l’enfant de s’exprimer - ou de ne pas s’exprimer - en toute sécurité, d’une manière qui soit la plus ajustée possible à son intérêt supérieur.

Dans certains cas pourtant, la participation de l’enfant doit être réorientée, voire contenue. L’objectif : permettre à l’enfant d’exprimer ce qui compte pour lui, tout en préservant les autres enfants du groupe, eux aussi en situation de vulnérabilité.

C’est le cas notamment lors du « colloque des enfants », qui réunit chaque semaine l’ensemble des enfants placés et les éducateur·trices présent·es pour partager un moment d’échange et de régulation de vie au sein du foyer. Lors de ces moments collectifs, l’équipe éducative a souvent recours à des jeux ou à des métaphores qui permettent aux enfants d’exprimer ce qui compte pour eux, tout en évitant des verbalisations trop frontales qui pourraient être déstabilisantes pour les autres enfants du groupe. Par exemple, une jeune fille qui s’était récemment mise en danger a fait indirectement exister son vécu en évoquant une chanson en anglais qui abordait certaines conduites à risque, sans que les plus jeunes n’en comprennent la référence. Invitée à choisir un animal pour la représenter, une autre enfant a évoqué la lionne qui n’abandonne jamais ses enfants (un de ses parents était parti à l’étranger).

«  Une parole formulée par l’enfant à un moment donné peut évoluer. Et le refus de parler, lorsque l’enjeu est trop important, constitue aussi une forme de participation. » – Anne-Françoise Pont Chamot

Une injonction à la « participation de l’enfant » à concrétiser

Si la participation de l’enfant, dans un contexte de protection, constitue aujourd’hui une nécessité reconnue, la recherche met en lumière un angle mort : les modalités concrètes de sa mise en œuvre, en appui sur le quotidien éducatif.

« L’injonction légale à écouter l’enfant et à prendre son point de vue en considération est vitale pour son bon développement. Mais cette injonction dit peu de la manière de recueillir cette parole, ni des conditions nécessaires pour que celle-ci puisse émerger, être vue et prise en considération d’une manière qui soit ajustée à son intérêt supérieur. Cette injonction à la participation ne dit également pas ce que cela implique, en termes d’implication professionnelle, pour réussir à percevoir des formes de participation qui peuvent s’exprimer à bas bruit ou sous des formes parfois inattendues», souligne la chercheuse.

C’est l’intérêt de cette recherche : rendre visible la finesse du travail éducatif dans ce contexte sensible de placement, comme condition essentielle à la mise en œuvre d’une participation de l’enfant ajustée à son bien.