Interview

"Le non-recours n’est pas qu’un problème individuel, c’est un phénomène structurel"


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Pour la première fois, une étude sur les raisons du non-recours au revenu d’insertion (RI) est réalisée dans le canton de Vaud. Mandatée par le canton et menée par une équipe de l’Observatoire des précarités de la HETSL, cette étude permet de comprendre pourquoi près d’une personne sur trois ayant droit au RI ne fait pas valoir ses droits. Tour d’horizon avec Émilie Rosenstein, cheffe de projet et professeure à la HETSL.

©Hugues Siegenthaler

©Hugues Siegenthaler

Qu’apprend-on d’inédit grâce à votre recherche ?  

C’est la première fois qu’un tel diagnostic sur le non-recours au RI est posé dans le canton de Vaud. La Direction générale de la cohésion sociale (DGCS), en collaboration avec Statistique Vaud, mène depuis plusieurs années des travaux pour chiffrer le non-recours aux principales prestations financières vaudoises. Les chiffres qui viennent d’être publiés dans le Rapport social 2026 indiquent que le taux de non-recours au RI était de 30% en 2022. En parallèle, la DGCS nous a mandaté·e·s pour mettre au jour les causes de ce non-recours et c’est précisément l’objectif de notre étude : identifier quels sont les facteurs de non-recours au RI et comment ils se déclinent dans le contexte spécifique de ce dispositif.  Ce qui ressort de notre étude, c’est le caractère structurel de la problématique du non-recours. On ne peut pas résumer ce dernier aux seuls cas des personnes qui ne connaissent pas leur droit ou ne souhaitent pas en bénéficier. Ces situations existent, mais il y a aussi la réalité des personnes qui souhaitent activer leurs droits et sont confrontées à des obstacles qui les empêchent d’aller au bout des démarches ou de maintenir leurs droits aux prestations. On peut penser par exemple à ce jeune de 22 ans, en rupture avec ses parents, qui tente de se débrouiller par lui-même et s’adresse au RI, mais qui ne possède pas les documents exigés pour constituer son dossier. Ou encore la situation de cette femme qui travaille dans l’économie domestique et demande de l’aide suite à une baisse de son activité, mais qui prend peur et renonce à poursuivre les démarches en apprenant que son permis de séjour risque d’être révoqué si elle bénéficie du RI. Il ressort ainsi de notre analyse une compréhension dynamique du non-recours où les séquences de recours et de non-recours se succèdent dans le parcours administratif des personnes et peuvent prendre la forme de recours tardifs ou de sorties prématurées du RI.

« Ce qui ressort de notre étude, c’est le caractère structurel de la problématique du non-recours. »

Votre recherche est-elle un “game changer” pour le travail social ?

Il y a deux principaux enseignements pour le travail social. D’abord, du côté des professionnel·le·s qui travaillent dans les Centres sociaux régionaux, l’importance de l’appui social et administratif comme vecteur d’activation des droits sociaux. Sans l’appui d’un·e assistant·e social·e (AS), de nombreuses personnes ne parviennent pas à ouvrir leur droit au RI ou à maintenir ce dernier ouvert. La formation et la sensibilisation aux enjeux du non-recours de toutes les catégories de professionnel·le·s est à ce titre un élément clé, qu’il s’agisse d’AS, de gestionnaires, du personnel d’accueil, etc. Ce sont parfois de toutes petites choses qui permettent de faire la différence : la qualité de l’accueil, la disponibilité des professionnel·le·s, les mots employés, etc. D’autre part, il y a sans doute des métiers à créer pour développer le travail social de proximité et favoriser l’accompagnement des personnes vers les services sociaux. Des expériences ont déjà lieu en la matière, je pense notamment au dispositif Oasis dans la région du Jura-Nord vaudois. Le croisement de ces compétences propres au travail social de proximité et la connaissance étendue des prestations sociales permet non seulement de délivrer des informations précieuses aux publics, mais aussi de créer, voire de rétablir de la confiance à l’égard de l’État pour des personnes parfois éloignées de l’administration.

« Sans l’appui d’un·e assistant·e social·e, de nombreuses personnes ne parviennent pas à ouvrir leur droit au RI ou à maintenir ce dernier ouvert. »

Qui avez-vous interrogé pour cette recherche ?  

Étudier le non-recours est en soi toujours un défi méthodologique. Dans le cas présent, nous avons constitué un pool d’AS issu·e·s d’un CSR et d’une structure associative. L’enjeu était double : comprendre « de l’intérieur » les facteurs de non-recours au RI et accéder à des personnes éligibles au RI, mais confrontées à des formes de non-recours. Grâce à leur participation et à un travail de bouche-à-oreille, nous avons pu rencontrer 22 personnes concerné·e·s et qui nous ont livré des témoignages d’une grande richesse.