Les démences entravent la réciprocité des perspectives qui, d’ordinaire, permet la régulation des interactions. Aussi, c’est souvent en privilégiant la voie du sensible que les professionnel·les en EMS psychogériatrique entrent en relation avec les personnes âgées dont iels prennent soin. Instaurant un espace d’« intersubjectivité directe » cet inter-corps éprouvé en 1ère personne est lui-même intriqué dans une expérience en 3ème personne qui permet de coordonner, relater voire examiner les activités de soin. Coexiste donc au sein même de ces pratiques professionnelles une double expérience : (i) celle, ancrée dans un mode (em)pathique d’être au monde, du sujet sentant, qui relève de la saisie immédiate (réactions de plaisir, d’effroi, de dégoût, etc.) que provoque quelque chose pour moi ; et (ii) celle, structurée par le langage, la raison, et la perception, du sujet cognitif, qui sous-tend la connaissance de quelque chose dans le monde, en dehors de moi. Comment, au gré des différentes étapes qui ponctuent l’enquête ethnographique, préserver ces deux expériences, et passer du ressentir à l’énonciation d’un discours sociologique répondant aux exigences de l’objectivation scientifique ? C’est la mise en œuvre de cet exercice de réflexivité méthodologique qui est engagé ici, sur la base d’une série de vignettes issues d’un travail de terrain dans deux établissements médico-sociaux de Suisse romande. Au-delà des relations de soin, la solution proposée vaut pour toute situation où le corps ne se donne pas seulement comme le signe de quelque chose d’autre.