Violences conjugales : comprendre le non-recours aux services d’aide


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Pourquoi les femmes victimes de violences conjugales n’accèdent pas aux dispositifs d’aide existants ? Camille Bienvenu et Alicia Bouhier – deux diplômées de la HETSL – ont consacré leur Travail de bachelor à cette question. Pour cela, elles ont développé un cadre analytique innovant inspiré des travaux sur le non-recours et mené des entretiens avec le réseau de professionnel·les spécialisé·es ainsi que des femmes concernées. Leur travail a été récompensé lors de la remise des diplômes par le Prix de la Croix-Rouge vaudoise.

De gauche à droite : Camille Bienvenu, Florence Anselmo (directrice de la Croix-Rouge vaudoise), Alicia Bouhier

De gauche à droite : Camille Bienvenu, Florence Anselmo (directrice de la Croix-Rouge vaudoise), Alicia Bouhier

Qu’est-ce qui vous a amenées à choisir la problématique du non-recours à l’aide professionnelle chez les femmes victimes de violences conjugales comme sujet de travail de Bachelor?

Nous avons choisi cette thématique car elle nous touche profondément, tant sur le plan humain que professionnel. Aujourd’hui, en Suisse comme partout dans le monde, nous assistons à une augmentation préoccupante des violences conjugales et des féminicides. Malgré les avancées législatives et les campagnes de sensibilisation, les violences faites aux femmes restent une réalité massive, souvent invisible, qui traverse tous les milieux sociaux. Derrière les chiffres, il y a surtout des femmes qui vivent dans la peur, l’isolement et l’emprise, parfois pendant des années.

Ce qui nous a particulièrement interpellées au début de cette recherche, c’est le décalage entre l’ampleur des violences vécues et le faible recours aux dispositifs d’aide spécialisés. Dans le canton de Vaud, il existe pourtant de nombreuses structures d’accompagnement, mais une grande partie des femmes victimes ne sollicitent jamais d’aide professionnelle ou interrompent leurs démarches en cours de route. Nous avions envie de comprendre pourquoi et de mieux saisir ce qui se joue derrière ce phénomène. 

En avançant dans nos lectures, nous avons aussi remarqué que la question du non-recours avait déjà été beaucoup étudiée dans d’autres domaines, comme l’accès aux prestations sociales ou aux soins, mais encore très peu en lien avec les violences conjugales. Pourtant, beaucoup de mécanismes décrits dans ces recherches faisaient écho aux parcours des femmes victimes : la peur du jugement, la méconnaissance des droits, la complexité des démarches, le manque de confiance envers les institutions ou encore l’épuisement lié aux procédures administratives. Cela nous a donné envie d’explorer cette problématique sous un angle différent. 

Nous trouvions aussi ce sujet particulièrement pertinent dans le champ du travail social, car il touche directement aux questions d’accès aux droits, de protection, d’accompagnement et de collaboration entre les institutions. Pourtant, cette thématique reste encore assez peu abordée durant le cursus du Bachelor, alors qu’elle concerne de nombreux domaines de pratique. Nous avions donc envie d’approfondir cette question et de mieux comprendre les réalités vécues par les femmes ainsi que les enjeux rencontrés par les professionnel·le·s sur le terrain.

« Plusieurs femmes ont également parlé du sentiment d’épuisement provoqué par les démarches institutionnelles : devoir raconter plusieurs fois son histoire, passer d’un service à l’autre, comprendre des procédures compliquées ou encore se heurter à certaines limites d’accès. »

Au fil de votre recherche, qu’est-ce qui vous a le plus marquées concernant les obstacles rencontrés par les femmes dans l’accès aux dispositifs d’aide?

Ce qui nous a le plus marquées au cours de cette recherche, c’est à quel point les obstacles rencontrés par les femmes sont nombreux et entremêlés. Avant de commencer ce travail, nous avions déjà conscience de la difficulté des démarches, mais les entretiens nous ont permis de comprendre à quel point les trajectoires de recours à l’aide sont complexes et rarement linéaires.

Nous avons notamment été frappées par le fait que beaucoup de femmes ne se reconnaissent pas immédiatement comme victimes de violences conjugales. Les violences psychologiques, le contrôle, l’emprise ou encore le cycle de la violence rendent parfois très difficile l’identification de la situation comme problématique. Certaines minimisent les violences, d’autres espèrent que leur partenaire va changer ou craignent les conséquences d’une séparation. 

Les témoignages ont aussi montré le poids énorme de la peur et de la honte. Peur de ne pas être crues, peur d’être jugées, peur des représailles, peur de perdre ses enfants, son logement ou sa stabilité financière. Plusieurs femmes ont également parlé du sentiment d’épuisement provoqué par les démarches institutionnelles : devoir raconter plusieurs fois son histoire, passer d’un service à l’autre, comprendre des procédures compliquées ou encore se heurter à certaines limites d’accès. 

Ce qui nous a aussi beaucoup touchées, ce sont les récits liés aux rencontres avec certains professionnel·le·s. Certaines femmes ont expliqué s’être senties minimisées ou peu entendues dans des moments pourtant très difficiles. Cela montre à quel point le premier accueil peut avoir un impact important sur la suite des démarches. À l’inverse, plusieurs ont raconté combien une écoute attentive, une posture bienveillante ou simplement le fait d’être crue avait été déterminant dans leur parcours.

Et puis, au-delà des difficultés, nous avons aussi été marquées par la force des femmes rencontrées. Malgré les violences vécues, les peurs et les obstacles, toutes avaient développé des stratégies pour tenir, protéger leurs enfants ou essayer de sortir de la violence. Cela nous a rappelé que derrière la notion de non-recours, il y a avant tout des parcours de vie très complexes et profondément humains.

« Une des pistes qui nous semble importante, c’est de continuer à renforcer les liens entre les différentes institutions et les professionnel·les. Plusieurs personnes interrogées ont souligné à quel point les échanges, l’interconnaissance et les pratiques communes permettent d’éviter certaines ruptures dans les accompagnements. »

Votre travail montre l’importance de la coordination entre les services spécialisés. Selon vous, quelles pistes concrètes pourraient améliorer l’accompagnement et favoriser le recours aux aides existantes ?

Notre recherche montre vraiment que la qualité de la coordination entre les services joue un rôle essentiel dans le parcours des femmes victimes de violences conjugales. Quand les professionnel·les collaborent bien ensemble, que les orientations sont fluides et que les informations circulent correctement, cela facilite énormément l’accès à l’aide. À l’inverse, lorsque le réseau paraît fragmenté ou difficile à comprendre, cela peut renforcer le découragement et pousser certaines femmes à interrompre leurs démarches.

Une des pistes qui nous semble importante, c’est de continuer à renforcer les liens entre les différentes institutions et les professionnel·les. Plusieurs personnes interrogées ont souligné à quel point les échanges, l’interconnaissance et les pratiques communes permettent d’éviter certaines ruptures dans les accompagnements. 

Nous pensons aussi qu’il est essentiel de renforcer la formation des primo-intervenant·es, notamment dans les domaines social, médical, policier ou éducatif. Le premier contact peut être déterminant. Une femme qui se sent écoutée, soutenue et reconnue dans ce qu’elle vit aura davantage tendance à poursuivre ses démarches. À l’inverse, une expérience négative peut renforcer le silence ou la méfiance envers les institutions.

Il nous semble également important de rendre les dispositifs d’aide plus lisibles et plus accessibles. Beaucoup de femmes rencontrées parlaient de la difficulté à comprendre vers qui se tourner ou quelles aides existaient réellement. Simplifier certaines démarches et améliorer la visibilité des ressources pourrait déjà faire une vraie différence.

Enfin, nous pensons qu’il est fondamental de continuer à développer des accompagnements qui respectent le rythme des femmes et la complexité de leurs trajectoires. Sortir de la violence prend souvent du temps, avec des allers-retours, des hésitations et beaucoup d’ambivalence. Cela demande une posture particulièrement bienveillante, patiente et non jugeante de la part des professionnel·les.

Nous espérons surtout que cette recherche pourra contribuer, à son échelle, à rendre cette problématique davantage visible et à ouvrir des discussions dans le champ du travail social. Nous avions à cœur de donner une place importante à la parole des femmes concernées et de mettre en lumière les obstacles parfois invisibles qu’elles rencontrent dans leurs démarches. Nous sommes d’ailleurs très heureuses que ce travail puisse être valorisé à travers un article dans REISO ainsi qu’une reprise dans AvenirSocial, afin de continuer à sensibiliser autour des violences conjugales et du non-recours à l’aide professionnelle.