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Pourquoi peut-on assurer les travailleuses et travailleurs au noir en Suisse ?


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En Suisse, certaines situations en apparence paradoxales révèlent la logique profonde des politiques sociales. Auteur d’un ouvrage de référence sur le sujet, le professeur honoraire Jean-Pierre Tabin en a proposé une lecture éclairante au Salon du livre de Genève. Reportage.

Moment privilégié en fin d’après-midi, vendredi 20 mars, au Salon du livre de Genève, sur la scène du stand consacré aux ouvrages sur le travail social. Auteur aux Éditions HETSL, ancien doyen de la recherche et professeur honoraire, Jean-Pierre Tabin est interrogé par le journaliste du Courrier Achille Karangwa, aux côtés de la romancière Isabelle Flückiger. Chacun·e tire de son dernier ouvrage — respectivement Une Suisse au noir pour Isabelle Flückiger aux éditions Antipodes et Manuel de politique sociale suisse pour Jean-Pierre Tabin aux éditions HETSL — des éléments pour nourrir une discussion consacrée à la face cachée des politiques publiques.

Donner chair aux paradoxes

Lorsque la romancière partage ses connaissances sur le travail au noir, qui concerne principalement des personnes étrangères sans permis de séjour en Suisse, elle les incarne à travers des exemples ayant inspiré son livre. « Une amie à moi avait engagé une femme sans-papiers et m’avait dit que je pourrais faire un roman du parcours administratif de cette femme. Elle n’avait pas le droit d’être là aux yeux de la loi, mais travaillait depuis plus de 15 ans en Suisse, était déclarée, cotisait à l’AVS, avait une assurance maladie, etc. J’ai décidé d’en faire un roman juridique pour exposer l’absurdité de la situation en Suisse. »

Jean-Pierre Tabin rebondit : « Pourquoi chaque automne les primes maladie augmentent-elles à ce point ? Qu’est-ce qui explique que 40 % des gens reçoivent un subside pour les payer ? Quelle est la logique à refuser un permis de séjour, mais à vouloir tout de même assurer à l’assurance maladie de base des personnes ? Au-delà des réactions que l’on peut avoir face aux politiques sociales, ce qui est passionnant, c’est de s’intéresser à la logique inhérente, à ce qui a conduit à faire des politiques sociales ce qu’elles sont aujourd’hui. Et l’on comprend alors que ce n’est pas forcément incohérent, absurde ou paradoxal. Prenons le cas de l’assurance-accidents, qui est payée par l’employeur. Pourquoi ? Historiquement pour éviter les procès en cas d’accident, et empêcher que l’employé·e ne se retourne contre l’employeur. De cette façon, l’employé·e sera peut-être fâché·e contre l’assurance, mais en aucun cas contre l’employeur. »

Jean-Pierre Tabin explique également que les politiques sociales s’inscrivent dans la logique des États-nations : « Au XIXe siècle, les nations se constituent, la Suisse y compris. L’État soutient le développement ducapitalisme et doit se faire reconnaître par les citoyen·nes. Il va donc accorder des privilèges à ces dernières et derniers par rapport aux autres. Les droits sociaux sont garantis pour les citoyen·nes, mais pas pour les autres. Aujourd’hui, et c’est nouveau, une personne à l’aide sociale ne peut pas demander à se naturaliser : c’est interdit. Cela découle directement de cette logique des droits accordés aux citoyen·nes. 

Une tolérance organisée

Isabelle Flückiger souligne les secteurs particulièrement touchés par le travail au noir, comme l’hôtellerie, l’agriculture ou encore la garde d’enfants. « Il existe une tolérance du travail au noir, qui arrange finalement beaucoup de monde. On préfère ne pas trop y penser, car cela voudrait dire remettre le système en cause. Genève et Vaud comptent à eux deux 95 % des régularisations de travailleurs étrangers sans permis. Si l’on est un travailleur illégalisé dans le canton de Zurich, on peut toujours espérer voir sa situation se régulariser… »

Jean-Pierre Tabin souligne enfin que « les politiques sociales ont été pensées pour soutenir le capitalisme, le système des nations, la hiérarchie sexuée, en faveur des employeurs plutôt que des employés. Cela crée parfois des situations insoutenables, et si des mouvements sociaux émergent pour changer les choses, les partis politiques les soutiennent parfois, et les choses peuvent évoluer. »

À l’issue de la discussion, un retraité présent dans le public a illustré la portée de l’opération Papyrus, qui a nécessité « 15 ans de travail pour aboutir », mais qui a permis la régularisation de travailleurs sans titre de séjour — non sans créer de nouvelles problématiques, comme celle du renvoi de ces travailleurs par des employeurs rebutés par les démarches administratives.