Qu’est-ce qui vous a motivées à choisir le thème du bien vieillir et de la prévention en ergothérapie pour votre travail de Bachelor ?
Alors, on a choisi ce thème pour trois raisons principales.
D’abord, parce que c’est un sujet très actuel. La problématique du vieillissement de la population concerne aujourd’hui beaucoup de pays, et la Suisse aussi. On voit que ça soulève pas mal de défis, notamment au niveau du système de santé et du maintien à domicile. On voit de plus en plus au niveau politique qu’il y a une vraie volonté de promouvoir le « bien vieillir » et de sortir d’une approche uniquement centrée sur le curatif, pour permettre aux personnes âgées de rester autonomes et en bonne santé le plus longtemps possible. Ça nous paraissait donc pertinent de s’inscrire dans cette problématique.
Ensuite, nos stages en gériatrie ont aussi beaucoup influencé notre choix. On s’est rendu compte que la prévention en ergothérapie restait encore peu développée et pas toujours bien reconnue. On a eu cette impression qu’on intervenait souvent assez tard, auprès de personnes âgées déjà fragilisées, par exemple après une chute ou une dégradation de leur état de santé. Ça nous a un peu questionnées, parce qu’on avait l’impression qu’il y avait quelque chose à faire avant d’en arriver là. Du coup, on a eu envie de s’intéresser à la prévention, et de voir comment on pourrait agir plus tôt.
Et enfin, pendant les cours théoriques à la HETSL, on a découvert qu’il existait déjà des programmes en ergothérapie pour favoriser le bien vieillir. Mais en pratique, on avait vraiment l’impression qu’ils n’étaient pas toujours mis en place concrètement sur le terrain en Suisse, ce qui nous a donné envie d’aller creuser davantage ces questions dans notre travail de Bachelor pour mieux comprendre les freins mais aussi les pistes d’amélioration possibles.
Au cours de vos entretiens, qu’est-ce qui vous a le plus marquées dans les discours des ergothérapeutes concernant les obstacles à la prévention ?
Notre travail de Bachelor consistait en une étude qualitative de type descriptive. Donc, c’est-à-dire qu’on a réalisé des entretiens semi-dirigés individuels avec quatre ergothérapeutes de plusieurs cantons romands.
Ces ergothérapeutes ont mis en évidence des faits marquants en ce qui concerne les obstacles à l’implémentation des programmes de prévention pour le bien vieillir. Et ce qui nous a le plus marquées, c’est que ces freins sont présents à plusieurs niveaux.
D’abord, au niveau de la formation de base ou des formations continues, on constate qu’il y a encore un manque valorisation des thématiques de prévention et de la promotion de la santé. Et puis, les formations spécifiques aux programmes d’ergothérapie pour le bien vieillir sont encore peu visibles et peu accessibles en Suisse. Du coup, ça rend leur mise en œuvre plus difficile sur le terrain, parce que les professionnel·les ne sont pas toujours suffisamment sensibilisé·es à ces approches.
Ensuite, un autre point qui est ressorti de manière très forte, c’est le manque de reconnaissance de la profession. Le métier d’ergothérapeute reste encore peu connu de manière générale, ou souvent associé à la rééducation ou à la réadaptation. Quand on parle de domaines plus spécifiques comme la prévention ou la promotion de la santé, leur rôle est moins reconnu. Du coup, cette vision un peu restrictive freine le développement d’actions préventives et la légitimité des ergothérapeutes dans ces champs.
Un troisième aspect important concerne la question du financement des programmes. Le problème vient notamment du cadre légal de remboursement de l’ergothérapie, qui est centré sur la maladie ou l’accident, donc à nouveau sur des aspects plutôt curatifs. La prévention n’est à l’heure actuelle pas vraiment encore prévue dans le système. Du coup, il est difficile de justifier une demande d’ordonnance pour une personne qui ne présente pas encore de problème de santé, alors que c’est justement à ce moment-là que ces programmes seraient les plus utiles. Au final, ça limite pas mal les possibilités d’action des ergothérapeutes dans ce domaine.
Et enfin, un dernier point qui nous a particulièrement marquées, c’est tout l’aspect des représentations culturelles du vieillissement. Il existe encore beaucoup d’idées selon lesquelles il est « normal » de perdre son autonomie en vieillissant. Certaines personnes âgées ont donc tendance à minimiser leurs difficultés, voire à être dans le déni, et à ne pas se sentir concernées par des programmes de prévention. Et donc tout ça, ça rend l’accès à cette population plus difficile, et ça pose un vrai enjeu au niveau de la sensibilisation et du recrutement.
Vous soulignez le rôle clé de l’ergothérapie dans la promotion de la santé : comment cette profession pourrait-elle être davantage reconnue dans ce domaine en Suisse ?
Pour que l’ergothérapie soit davantage reconnue dans la promotion de la santé en Suisse, il y a selon nous plusieurs actions qui peuvent être envisagées.
D’abord, il est important que les ergothérapeutes renforcent leur identité professionnelle et communiquent clairement sur leurs compétences en prévention. Cela peut passer par la création de supports explicatifs (brochures, vidéos, flyers) mais aussi par des échanges avec leurs collègues pour valoriser leurs différents rôles et montrer que leur expertise dépasse la réadaptation classique.
Ensuite, développer les collaborations interprofessionnelles est essentiel, notamment avec les médecins prescripteurs, les infirmières et infirmiers, ou encore les travailleuses et travailleurs sociaux. Une meilleure compréhension du rôle des ergothérapeutes permettrait de mieux identifier les patient·es concerné·es et d’obtenir les ordonnances nécessaires, tout en facilitant le recrutement et la coanimation des programmes.
Enfin, la question du financement reste centrale. Aujourd’hui, tant que les systèmes de remboursement restent centrés sur le curatif, ça limite le développement de la prévention. Donc il faudrait vraiment faire évoluer ça pour soutenir ces interventions. Pour y parvenir, on pourrait par exemple développer des études qui montrent les bénéfices de la prévention, que ce soit sur la qualité de vie ou sur les coûts de santé ou encore mettre en avant des projets concrets avec des résultats visibles pour montrer l’impact réel de la prévention.
Si vous deviez imaginer le futur idéal des programmes de prévention liés au bien vieillir, à quoi ressemblerait-il selon vous ?
Si on devait imaginer le futur idéal des programmes de prévention liés au bien vieillir, on verrait des interventions vraiment intégrées dans le système de santé et accessibles à toutes les personnes âgées, dès qu’elles commencent à ressentir des petits changements dans leur autonomie ou leur état de santé.
Dans ce futur, les ergothérapeutes seraient reconnus comme des acteurs essentiels en prévention. Leur rôle serait clair pour les patient·es, les médecins et l’ensemble des professionnel·les de santé, et ils pourraient intervenir sans être limités par des contraintes administratives comme l’obtention des ordonnances. Les programmes seraient financés et soutenus par le système de santé pour offrir un accès équitable à tous.
Ces programmes seraient adaptés au contexte suisse et proposés à domicile, en institutions ou dans des structures communautaires, pour toucher un maximum de personnes, même celles moins sensibilisées ou ayant une littératie limitée sur le vieillissement. Idéalement, ces interventions seraient aussi personnalisées. En fait, chaque personne a ses habitudes, ses valeurs, et son environnement. Les programmes devraient donc s’adapter à ces éléments pour être réellement pertinents et efficaces. Ça permettrait indirectement de favoriser la participation active des personnes, avec pour objectif qu’elles deviennent pleinement actrices de leur santé plutôt que de rester dans une posture passive.
En résumé, ça permettrait non seulement aux personnes âgées de maintenir leur autonomie et leur qualité de vie, mais ça contribuerait aussi à alléger la pression sur le système de santé, en transformant la prévention en un véritable levier en santé publique.
